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Entre deux ères

Genre : Anticipation

Chapitre 7

La jeune femme se tenait à quelques pas de la chaussée. Un petit miroir ovale et cerclé de gris dans une main ; un tube de rouge à lèvres dans l’autre. Elle ne sentit pas de suite ce regard oppressant qui la fixait depuis quelques instants. Ce n’est qu’après s’être retournée – l’autobus s’engageait dans la longue avenue – qu’elle lui fit face.

Il se tenait derrière elle, immobile, silencieux. Le visage sombre et l’œil lugubre. Une pluie fine s’invita.

Elle eut un cri de surprise – bref mais sonore – et laissa tomber son tube de rouge à lèvres sur le trottoir. Il le ramassa aussitôt tandis que la jeune femme esquissait un sourire reconnaissant bien qu’un peu crispé. Il examina un instant le tube (le souvenir des loges, du maquillage), puis en fit sortir le bâton. Il était mat et d’un rouge vermillon (ce rouge emblématique). L’instant suivant, un sourire exagéré fendit son visage – l’autobus était à un arrêt de distance. Il barbouilla ses lèvres, puis éclata d’un rire sardonique.

« Que se passe-t-il ? Vous ne souriez donc plus ? » s’étonna-t-il d’une voix mielleuse.

Son air cruellement moqueur simulait à merveille l'empathie.

« Autrefois, je travaillais dur pour faire naître un sourire chez mon public, reprit-il. Il me fallait me surpasser à chaque représentation. Et ils riaient tous ! s’exclama-t-il les bras levés vers le ciel. Quelle importance aujourd’hui ? La joie a infecté le monde. Elle est devenue la norme. Il fut une époque où j’avais un rôle à jouer, mais ce temps est révolu. »

Il avançait ; elle reculait. L’autobus approchait.

« Il me faut à présent un nouveau rôle ! déclama-t-il à pleins poumons. Vous souhaitez vous libérer de ce bonheur qui vous emprisonne. Peur, douleur, colère ! Je serai votre homme ! annonça-t-il comme s’il s’adressait à la foule. »

L’autobus s’arrêta à hauteur de la jeune femme qui s’y engouffra en toute hâte. Elle s’installa seule à la seconde rangée de sièges tandis qu’il approchait son visage de la vitre. Il affichait un rictus de clown maléfique tout en se barbouillant les joues et le nez de vermillon.

« Que dites-vous de ce numéro ? L’aimez-vous ? lui criait-il au travers de la vitre. Viendrez-vous me voir ? Ce sera un spectacle inoubliable ! »

L’autobus redémarra enfin et il abandonna la jeune femme à sa terreur.

La pluie se fit plus intense et il resta là quelques instants : le tube de rouge à lèvres à sa main droite, les cheveux humides qui s’entassaient peu à peu sur son front, l’eau qui ruisselait sur son visage.

Existait-il plus sinistre vision que celle d’un clown délirant sous la pluie ?

La psychologue était assise à son bureau, une coupure de journal à la main. La baie vitrée était grande ouverte et un air frais balayait la pièce par intermittence. Entre deux gorgées de thé brûlant, elle relisait des extraits de l’article. « L’incroyable ascension d’un clown déchu [...] les foules se pressent en masse pour souffrir en sa compagnie. »

Une photo représentait un homme au costume de clown élimé. Seul dans la nuit, un visage maussade éclairé par la pleine lune, l’ombre du vieux théâtre. La pluie.

« Le nouveau visage de la peur » titrait la légende.

Elle termina sa tasse de thé, reposa l’article sur son bureau, puis s’empara d’un billet de spectacle qui trônait sur une pile de dossiers. Vingt heures au vieux théâtre près du parc.

Son dernier patient de la journée était parti il y a moins de dix minutes, et elle avait encore deux heures de libre avant la représentation de ce soir.

Elle sourit – pour la dernière fois peut-être.

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