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Entre deux ères

Genre : Anticipation

Chapitre 6

La colère dévorait son visage, mais la psychologue ne semblait ni surprise ni choquée. Elle affichait un sourire victorieux, savourant l'instant. Cette colère n'était pas dirigée contre elle, mais contre cette société qu'il vomissait.

Il retrouva son calme ; elle ne lui répondit pas.

« Nous incarnions ces personnages improbables mais bienfaisant, reprit-il enfin à voix basse. Même l'enfant le plus malheureux riait de nos pitreries. Même le ciel le plus gris ne pouvait ternir les couleurs chatoyantes de nos costumes. Nous offrions des tranches de rêve, mais aujourd'hui, je suis seul à rêver. Une dernière représentation. Un dernier public.

— Vous vivez en pleine utopie. Regardez autour de vous. Cabarets, télévision, musique. Voilà des secteurs qui ont su s'adapter à cette société et à ses besoins. Ils ont su survivre. Faites de même. »

Elle vérifia l'heure – une sobre montre était posée sur son bureau.

« Mon prochain patient sera là d'ici quelques minutes. Fixons un nouveau rendez-vous, décida-t-elle sans attendre son approbation. La semaine prochaine, même jour, même horaire ? »
Cette discussion l'avait troublé, aussi confirma-t-il machinalement. Et sans même s'en rendre compte – perdu dans le chaos de ses pensées –, il était devenu un patient, certes inhabituel, mais patient tout de même. La psychologue le salua chaleureusement, puis le raccompagna.

Un homme se trouvait en salle d'attente, un magazine entre les mains. Les gros titres ressortaient très nettement – une typographie grasse d'un rouge exubérant : Drogue, alcool, tabac, comment choisir ?

Légèrement plus discret : Doublez votre masse graisseuse en 4 semaines !

L'homme leva les yeux, puis se redressa d'un bond (le magazine s'écrasa au sol dans un bruissement de papier). Les deux hommes échangèrent un bref regard. Sourire contre amertume. Joie ; ténèbres. Blanc et noir.

« C'est incroyable ! s'écria-t-il. Combien de séances vous a-t-il fallu pour arriver à ce résultat ?

— Je n'ai eu besoin d'aucune thérapie pour être tel que vous me voyez, répondit-il froidement. Cette société en est seule responsable. »

L'homme ne su quoi répondre et se contenta de l'observer telle une bête curieuse.

« Si vous tenez réellement à souffrir, alors demandez-vous seulement en quoi vous êtes utile à cette société. Je n'ai encore pas trouvé ma réponse », avoua-t-il en quittant la pièce.

Après son départ, l'homme resta là, le sourire effacé, le visage gelé par l'incompréhension.

« Et bien ! Vous avez l'air d'aller nettement mieux aujourd'hui ! » s'exclama la psychologue en s'avançant vers son patient.

La rue prenait vie peu à peu. Il s'arrêta un instant au pied du bâtiment gris acier et laissa l'air automnal emplir ses poumons. Et pour la première fois de cette journée, il sourit. Quel plaisir de voir cet homme si désorienté. Il l'avait provoqué par simple cruauté – sans toutefois trop y croire. Et pourtant, il avait pu venir à bout (ne serait-ce qu'un instant) de cet horripilant sourire. Il avait trouvé une faille, faisant fondre la guimauve protectrice qui enveloppait cet homme. Oh bien sûr, il ne doutait pas qu'elle se reformerait vite. Qui sait, avec plus de temps.

Le sourire grandissant, presque carnassier, il s'empara de la flasque qui dormait dans la poche intérieure de sa veste et la vida en trois longues gorgées. Tel un incendie, l'alcool lui brûla la gorge, libérant alors sa fumée d'orange et de pain d'épices. L'ardent nectar noya bientôt son esprit, étouffant les braises de ses pensées tourmentées.

Le visage de ses enfants. Sa femme. Une femme, à l'arrêt de bus – quelques pas de distance. Le square, des groupes d'enfants – guère plus loin.

« Qui sait, murmura-t-il. Il me faut simplement du temps. Juste un peu plus. »

Quelle suite ? (11 votes)

  • Il rentre chez lui pour retrouver sa famille. (1 vote)
  • Il se dirige vers la femme. (6 votes, suite retenue)
  • Il se rend au square. (4 votes)
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